
La Maison de Bretagne
Marie Sizun
1re édition, Arléa, Coll. 1er Mille
240 pages
07/01/2021
20 €
Folio n° 7098, 09/06/2022
❝La pièce n’était éclairée que par le demi-jour ménagé par la partie de volet laissée ouverte. Et c’était une atone lumière de fin d’après-midi, voilée, déjà hivernale. On distinguait mal ce qu’il y avait au fond de la salle, aux côtés de la fenêtre aux volets fermés. Il y avait là des meubles aux contours imprécis qui m’étaient presque devenus étrangers. Comme c’était étrange de revoir tout cela. Un moment, j’ai presque pris plaisir à essayer, dans la pénombre, de deviner, de reconstruire ce qui avait été pour nous le décor quotidien de l’été. Brusquement supprimé, anéanti, oublié avec les années d’absence. Toutes ces années sans Bretagne. Jamais plus la Bretagne. Jamais plus cette maison.❞
Claire Werner, la cinquantaine célibataire, revient à la maison de l’Île-Tudy, ancien village de pêcheurs à l’entrée de l’estuaire de la rivière de Pont-L’Abbé. Sa grand-mère Berthe et de sa mère étant mortes, sa sœur Armelle ayant déserté et refusé la succession, Claire a reçu la maison de Bretagne en héritage. Voilà six ans qu’elle n’y est plus venue, préférant louer cette maison de pêcheur typique de l’île, dont le confort spartiate mécontente les vacanciers. Quand l’agent immobilier la presse d’effectuer les aménagements indispensables, Claire décide de mettre en vente ce lourd héritage resté dans son jus et refermé sur de mauvais souvenirs. C’est la morte saison, les estivants sont partis depuis quelque temps déjà. Rendez-vous est pris avec l’agent, puis le notaire. L’affaire devrait être rondement menée, n’était ce qui l’attend dans l’ancienne chambre de Berthe au soir de son arrivée, qui pourrait donner un tour bien différent à sa semaine à l’Île-Tudy.
❝Je me suis souvenue — mémoire d’une autre vie — que j’étais venue trois jours plus tôt pour vendre la maison. Mais ce projet, du fait d’un bizarre enchaînement de circonstances, n’était plus à l’ordre du jour, et n’avait même plus aucun sens. J’étais tenue par la police de rester sur l’île à titre de témoin de ce qui s’était produit dans cette maison, la nuit de samedi à dimanche, mais une autre enquête, plus personnelle, m’occupait bien davantage, je commençais à la comprendre, et m’attachais presque malgré moi à ce lieu.❞
Dans les romans de Marie Sizun, les maisons comme les appartements sont des lieux de souvenirs ; ils ont abrité des vies de famille, pour le meilleur ou le pire. La maison du boulevard de l’Océan ne fait pas exception. Elle a une histoire à raconter ; celle des étés que la famille Werner passait à l’Île-Tudy auprès de la douce Berthe qui, elle, y habitait à l’année. Pour Claire, la maison est une géographie intérieure : la petite chambre de Berthe qu’elle comptait occuper est à présent condamnée, la voilà donc contrainte de gagner l’étage pour investir sa chambre d’enfant, de passer devant la chambre parentale d’où parfois des cris et des larmes s’échappaient.
❝J’ai dormi d’une traite dans ma chambre. Celle où j’avais dormi, été après été, pendant tant d’années. Où je m’étais promis de ne jamais revenir.❞
Contrairement à ce que les premières pages laissaient présager, ce roman est celui des mouvements intimes et du ressac des non-dits ; celui de la rancœur et de l’incompréhension tenaces qui ont fait le lit d’une colère sourde que Claire remâche depuis l’adolescence. Y a-t-il prénom plus juste pour une femme qui depuis toujours vit si peu et à qui l’occasion est donnée de dissiper les ombres du passé pour renaître à la lumière ?
❝À présent, je vivais, je vivais, et la maison elle aussi allait vivre !❞
Marie Sizun, qui est aussi peintre, écrit magnifiquement les paysages bretons alors qu’ils épousent les états d’âme de la narratrice, les ciels tourmentés de nuages, lavés de tous les gris-bleus, sans cesse changeants, avec pour miroir la mer, ❝éblouissement de vert, rectiligne❞, les tempêtes qui secouent les volets, la pluie qui gifle les vitres avant que le calme ne revienne dans le pépiement des oiseaux et l’écho lointain des conversations. Et cette femme, revenue dans cette maison maudite pour la liquider, s’écrit à la première personne et se souvient de sa grand-mère adorée ; d’Albert, son père, peintre amateur monté dans le bus un petit matin d’été ; d’Anne-Marie, sa mère inaccessible, crispée sur sa haine et toute vouée à entretenir ses larmes et ses rancoeurs ; des démons d’Armelle, sa jeune sœur avec laquelle elle a toujours eu une relation ambiguë.
❝Toute enfant, ce n’est pas que je n’aimais pas ma mère. Je ne la voyais pas. Je ne la situais que dans une sorte de brouillard. Un corps maternel auquel j’aurais appartenu sans le voir. Une utilité. Elle n’existait pas vraiment par elle-même, ne m’intéressait pas. C’est au sens propre que je ne la percevais pas, que je ne voyais pas sa personne. Je ne voyais que mon père, ne m’adressais qu’à lui ; de même que j’avais le sentiment qu’il n’aimait que moi. Quand il est parti, il a bien fallu que je la découvre, elle. J’ai pris soudain conscience de son physique, de ses traits réguliers mais insignifiants, de son corps sans chaleur, de sa voix plate. Et ce fut pour la détester.❞
Ces huit jours chaotiques qui donnent au récit ses chapitres vont contre toute attente apaiser Claire ; sa rencontre avec Yvonne qui a connu Anne-Marie telle qu’elle, sa fille, n’en a jamais eu l’occasion — ne s’en est jamais donné l’occasion ? — et la lecture des carnets maternels retrouvés dans l’armoire avec d’anciennes photographies font vaciller ses certitudes. Un lent travail de mémoire pour se réconcilier avec l’histoire familiale.
❝J’ai tout remis en place dans le haut de l’armoire. Désormais personne n’y toucherait. Mais ce serait là. Moi, je ne détruisais rien. Je n’abandonnais rien. Je ne serais jamais dans le déni. La maison, je la garderais, avec ce qu’elle contenait, les choses et le souvenir de êtres.
Le feu s’était éteint. Une âcre odeur de fumée se répandait dans la pièce mais j’ai souri en pensant à l’autrefois. Bien sûr que c’était une belle histoire. J’avais l’impression de tenir entre les mains une porcelaine dont les morceaux fracassés auraient été miraculeusement recollés.❞
Et la découverte faite dans la chambre de Berthe au soir de son arrivée ? A-t-elle provoqué un séisme ? Oui, mais pas celui attendu, car ce n’est pas la résolution de cette énigme-là qui importe. Sans cette découverte, Claire aurait refermé la maison encombrée de souvenirs qu’elle voulait croire oubliés et l’aurait mise en vente, sans s’alléger du poids de passé ni rien élucider. Garder la maison de Bretagne, c’est se mettre au défi d’envisager différemment l’avenir en acceptant de pardonner, de se pardonner.
❝La vie était là, simple et tranquille. Celle que nous n’avions pas su voir et dont, à présent, je percevais la douceur et la force.❞
L’écriture de Marie Sizun est habile à dire autant une maison, territoire d’un passé incertain, que toutes les nuances des tourments intérieurs. Avec La Maison de Bretagne, son treizième roman, elle continue de tirer lentement le fil des émotions, celui de la famille et des liens sur plusieurs générations, des ressorts intimes de ses personnages, de leurs amours et déchirements, du poison des non-dits avec, tout au bout, le miracle d’une possible renaissance. C’est toujours un immense plaisir d’entrer dans le monde des mots et des couleurs de cette autrice.
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La Maison de Bretagne a reçu le prix de l’Académie littéraire de Bretagne et des Pays de la Loire en 2021.
꧁ Illustration ⩫ ©Marc Etien, Île-Tudy, 2021 ꧂
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