
Roman de plages
Arnaud Cathrine
Éditions Flammarion
256 pages
05/03/2025
21 €
❝Vouloir oublier quelqu’un, c’est y penser tout le temps.❞
Katherine Pancol, Les Écureuils de Central Park sont tristes le lundi
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❝Je pense que je vais continuer, comme ça.
Ne surtout pas m'éloigner de la mer.
Et attendre l'embellie.❞
Je ne t’aime plus. Sur ces mots banals et terribles, Anna a demandé à Raphaël de quitter l’appartement des Lilas dont elle est l’unique propriétaire, mettant fin à vingt ans de vie commune. C’était il y a des mois. À bientôt cinquante ans, au sortir de la clinique où l’ont conduit le désespoir et la dépression, Raphaël ne sait où poser sa carcasse d’homme abandonné, pire, congédié. De l’appartement, il n’est évidemment plus question. De la maison de famille de Préfailles en Loire-Atlantique, héritée de ses parents, pas plus. Trop de fantômes — ceux des parents défunts, ceux des étés avec Anna et leur fille Jeanne — habitent encore le lieu.
❝Je dois trouver des lieux qui voudront bien de moi.❞
Roman de plages. Sous ce titre faisant craindre une intrigue d’une minceur étique — roman de gare ? — une lecture facile ou dispensable malgré le pluriel espiègle qui nous signale que l’on ferait alors fausse route, se trouve le journal de bord d’un lent retour à la vie, que viennent agrémenter les photographies noir et blanc des lieux élus pour quelques jours. Tenu les trois mois de l’été 2022, du 14 mai au 16 août, s’y écrit l’itinérance de Raphaël, décidé à suivre le conseil de Samuel, son éditeur et ami : face à la rupture, il n’y a peut-être rien d’autre à faire qu’écrire/s’écrire. La forme du journal alors comme une évidence.
❝— Mais je vais où ?!
— Là où tu as toujours écrit : au bord de la mer. Depuis que je te connais, tu ne jures que par ça.❞
Raphaël va suivre sa longue route de sable — la fluidité du sable contre la glaise du réel. D’abord la côte méditerranéenne et La Grande-Motte, puis la façade Atlantique, le bassin d’Arcachon et sa plage de La Lagune, avant d’entamer la remontée vers le nord, Benerville-sur-Mer et pour finir Préfailles, seul lieu déjà connu de lui.
Quatre paysages de bord de mer, quatre chapitres pour quatre rencontres. Pour cet homme à marée basse, elles sont celles qu’il n’attendait pas, qu’il ne cherchait pas, qu’il n’aurait pas faites si Anna était restée à ses côtés. Celles auxquelles il révèle ce que d’ordinaire il tait.
❝Et puis... il y a ceux que l’on croise, que l’on connait à peine, qui vous disent un mot, une phrase. vous accordent une minute, une demi-heure et changent le cours de votre vie. Vous n’attendiez rien d'eux, vous les connaissiez à peine, vous vous êtes rendu léger, légère, au rendez-vous et découvrez qu’ils ont ouvert une porte en vous, déclenché un parachute, initié ce merveilleux mouvement qu’est le désir, mouvement qui va vous emporter bien au-delà de vous-même et vous étonner.❞
Katherine Pancol, Les Écureuils de Central Park sont tristes le lundi
Mona, Loïs, Ellen, Élisabeth, croisés à peine quelques jours, vont à leur façon, drôle, mélancolique, spontanée ou intranquille, remettre Raphaël à flot et le ramener du côté de la vie, même si cette vie n’a à lui offrir pour l’instant que l’insignifiance du quotidien.
Ce tour des bords de mers est aussi l’occasion de revenir sur les traces de ses aïeux. Ainsi la Villa Prima, celle d’Eugène, la première à avoir été construite allée des tilleuls, au Moulleau d’Arcachon. L’occasion aussi de s’étonner des jeux du hasard lorsqu’il apprend à la toute fin du séjour qu’elle n’est autre que la maison qu’habite Loïs qu’il fréquente quasi quotidiennement depuis plusieurs semaines.
La forme fragmentaire du journal sied à ce Roman de plages dans lequel chaque rencontre peut se lire comme une histoire indépendante des autres. Pourtant, prises ensemble, elles tissent le présent avec le fil des souvenirs de Raphaël tout en révélant l’impermanence des choses. Se dessine en creux l’autoportrait d’un homme perdu à un moment flottant de sa vie, qui pourrait écrire comme le faisait Drieu la Rochelle à Victoria Ocampo :
❝Cap Ferret, 22 août 1930
Ma chère Victoria,
Non, ma chère Victoria, on ne peut oublier les êtres que l’on a connus et aimés, ils restent en vous, comme des plaies douloureuses et fécondes.❞
Et pourtant, peu à peu, l’obsession de la rupture avec Anna cède au gré des rencontres qui nourrissent les échanges, au gré des relectures des écrivains aimés — Marguerite Duras, Chantal Thomas, Françoise Sagan, Pasolini, Morand…(en fin d’ouvrage se trouve la liste des sources et inspirations) — dont il laisse un livre à chacun de ceux qu’il a croisés et auprès desquels il a trouvé la force d’aller vers la maison de Préfailles, qu’il s’est enfin décidé à vendre et qu’il lui faut vider.
❝Lundi 15 août
Je n’ose pas envisager le moment où je fermerai les volets pour la dernière fois, puis les fenêtres, puis les portes, ou laisserai-je les pièces ouvertes ? Quelle différence ? Où se situe le dérisoire, le geste transparent qui n’a de sens que pour nous ? Je dis que je n’ose pas envisager ce moment et je ne fais que ça. Je redoute ce jour et, pourtant, je l’ai décidé. Qu’y a-t-il à comprendre là-dedans ? Une possibilité serait d’orchestrer ce dernier moment de sorte qu’il ressemble à toutes ces fois, anodines, où je fermais la maison avec la perspective de la rouvrir prochainement. L’abandonner tout en le lui cachant.❞
Ces maisons que l’on referme sur des moments défunts et dans lesquelles le soleil n’entrera plus. Comment ne pas penser à la Chanson d’Hélène, de Philippe Sarde et Jean-Loup Dabadie ?
Roman de plages est un roman que l’on sent inspiré du réel sans être tout à fait autobiographique. Les romans d’Arnaud Cathrine s’écrivant toujours à la première personne, il est difficile de conclure à une possible autofiction. Et d’ailleurs quel besoin y aurait-il à le faire ? Peut-on seulement envisager un journal sans le Je de celui qui le tient et l’écrit au présent ? S’y entend la petite musique des mots, s’y voit le geste juste, comme il en émane une profonde mélancolie, un charme doux et une grande tendresse pour cet homme perdu, en vacance de sa propre vie, à la fois fragile et sensuel, dont les éphémères rencontres lavent le chagrin et les larmes retenues.
❝La vraie mélancolie,
C’est quand la vie vous manque
Alors que vous l’avez encore.❞
Jacques Dor
Il ne se règle aucun compte dans cette histoire de séparation et de réparation, qui aurait pu être d’une banalité consternante. Des choses de la vie comme il en arrive à chacun de nous quand on ne sait plus aimer, quand on se sait plus aimé. Mais voilà, Arnaud Cathrine le dit avec la simplicité inquiète et l’évidence de la fragilité des choses humaines. On referme le livre, plus profond que son titre le laissait penser, au moment où s’ouvre l’avenir du narrateur et l’on souhaite avec lui que vienne enfin l’embellie tant attendue après la confusion de vivre.
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꧁ Illustration ⩫ Détail de couverture, ©Giulia Sidoli, Ultima Spiaggia ꧂
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