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Villa Zamir, Hélène Gaudy, sun / sun

 

 

 

 

Villa Zamir

Hélène Gaudy

sun / sun éditions, Coll. Fléchette

80 pages

12/12/2022

18 €

L’image vient tout juste avant la nuit. Bientôt, les ombres des palmiers vont gagner tout le ciel. Au-dessus de la zone plus mate de la mer, une lueur de feu s’apprête à sombrer. L’image arrête le temps, comme toutes les images, mais celle-ci semble échouer à le figer tout à fait. Déjà, on sait que le temps va gagner. Les teintes vont s’assombrir et la mer disparaître. On sent la fraîcheur humide venue de l’herbe et du rivage, le désir de l’abri.

 

Les éditions sun / sun ont été créées il y a dix ans par Céline Pévrier qui y a développé un travail à la croisée de plusieurs appareils artistiques. Dans les derniers jours de 2022, sur la proposition d’Adrien Genoudet, historien des images, elle lance Fléchette, une collection dont elle lui confie la direction. Fléchette met en dialogue des photographies issues des Archives de la Planète du musée Albert Kahn, situé à Boulogne-Billancourt, et des textes d’auteurs d’aujourd’hui. Le fonds Albert Kahn, ce sont entre autres quelque cent heures de films, quatre mille plaques stéréoscopiques et soixante-douze mille autochromes.

 

On raconte que, pour A.K., les images ont commencé par un grand voyage, vers la Chine puis le Japon via les États-Unis. On raconte qu’il était accompagné de son mécanicien-chauffeur, qui, comme lui, se nommait Albert. Albert Dutertre. Les deux Albert roulaient des heures, des jours entiers, découvrant cette sensation dont ils ne pourraient bientôt plus se passer : devenir un support, une surface où glissent les images.

 

 

Villa Zamirpetit livre de cinq cahiers cousus, fruit d’un travail soigné, est un très bel objet. Avec lui, Hélène Gaudy signe le deuxième volume de la collection. Pour honorer la légende selon laquelle Albert Kahn laissait le soin de choisir sa prochaine destination à une fléchette lancée au hasard sur la carte, de petits trous en couverture signalent le numéro d’ordre du volume dans la collection et permettent de deviner, ici, les teintes de l’autochrome choisi par l’autrice, dont la reproduction, amovible, sur Baklit film 210 - Tetenal se trouve en première page, ci-contre et en arrière-plan de mon billet. La photographie autochrome de la Villa Zamir, construite par l’architecte danois Hans-Georg Tersling entre 1898 et 1902 à Roquebrune-Cap-Martin, a été prise par Auguste Léon en janvier 1910, moins de dix ans après que les frères Lumière ont déposé le brevet de ce procédé. S’en dégage l’atmosphère singulière d’une maison et de son jardin. Le silence qui les enveloppe, nimbé des nuances magiques d’un couchant mauve-orangé, associe le mystère au réel. L’impression de marcher dans un rêve ancien.

 

La Villa Zamir est inhabitée depuis 1938, année où elle fut vendue. La Grande Dépression de 1929 avait porté un coup sérieux aux affaires du banquier et mécène Albert Kahn, dont Hélène Gaudy cherche les traces, lui qui est partout dans ce texte et nulle part sur les photographies.

 

Cette villa, je l’ai longée plusieurs fois lorsque j’étais enfant, marchant en contrebas le long du sentier des douaniers. J’ignorais alors tout de l’existence d’A.K. [...] Je n’imaginais pas que des êtres vivants puissent réellement habiter ces villas superbes et closes comme des rocs sur la mer. Tout cela n’était qu’un décor.

Déjà, une image.

 

Peut-être quelqu’un, à une fenêtre, a-t-il alors aperçu ma silhouette qui guettait, à travers les palmes, son propre visage.

Mais tout avait été fait pour que nos deux mondes ne se rencontrent jamais.

L’image de la villa Zamir est le point de jonction, la fissure. Elle renferme quelque chose comme le contre-champ de l’enfance.

La face B de mes vieux étés.

 

S’installent de lents va-et-vient du texte à l’image, de la photographie de la villa à la villa elle-même, 

 

Au détour du sentier, soudain elle apparaît.

Une masse banche découpée sur le jour.

Une masse blanche qui me surplombe.

La villa Zamir semble tout à fait semblable à son image. D’ici, rien n’indique son abandon. On dirait qu’elle retrouve, à mesure qu’elle tend vers la ruine, sa forme originelle : cette blancheur d’os, de falaise.

 

d’incessants allers-retours du présent aux souvenirs d’enfance d’Hélène Gaudy et de ses étés dans l’appartement occupé jadis par ses grands-parents dans l’hôtel conçu ­— heureuse coïncidence — par l’architecte même de la Villa Zamir. Toute photographie est autobiographique, écrivait l’écrivain photographe Denis Roche. En ce mois de février surgissent l’odeur de la sève et de la résine, la rumeur de la mer, le souvenir des brassards orange, le plein soleil des étés. Peut-être est-ce pour cela qu’Hélène Gaudy a élu cette photo-ci plutôt qu’une autre ?

 

Les images nous rendent la mémoire en même temps qu’elles la recouvrent.

 

Les lieux et les souvenirs se répondent. Depuis le décès d’Albert Kahn, la villa est fermée. Elle et son jardin ont souffert de l’abandon et du manque d’entretien concomitant. [Elle] n’est plus une demeure, pas tout à fait une ruineLa propriété sur laquelle veille un gardien russe est inaccessible, comme repliée encore sur son secret qu’abritent des pièces vides que vient d’acquérir un homme d’affaire qui, joint au téléphone, lui refuse l’entrée. Nouvelle coïncidence : l’appartement des grands-parents a lui aussi été vendu et est en réfection. Hélène Gaudy est repoussée sur le seuil, là encore.

 

Avant de quitter la côte, j’ai voulu revoir l’appartement de mes grands-parents. […] J’ai frappé. Personne. Mais le trou de la serrure était suffisamment large pour que j’y plaque mon œil. À l’intérieur, rien que de la lumière venue de l’unique fenêtre et, dans un coin, une serpillière et un balai. Collant mon téléphone contre la cavité, j’ai pris une photo. Bien sûr, on n’y voit rien, rien que du noir, brisé par la découpe claire de la serrure.

 

La découpe claire de la serrure est une autre fissure par laquelle apparaît ce qui a été et ne peut se rattraper – la coupure dans le tissu du temps dont parle Roland Barthes. Villa Zamir est un texte délicat, au petit nombre de pages et, si l’ellipse y est reine, la charge émotionnelle y est forte. Il convoque des fragments de mémoire ou des bribes d’un passé, remodelant un lieu et un temps en une atmosphère un peu magique, presque irréelle qui réinvente l’image alors que le texte est rétif à toute interprétation univoque. La sensibilité des phrases s’accorde au climat merveilleux de l’image. Poétique des secrets enfouis au jour déclinant.

 

Les fervents amateurs de la photographie en dialogue avec un texte ne manqueront pas de voir là un air de famille avec les petits livres de vingt-six grammes (pas un de plus, pas un de moins), tirés à seulement deux cents exemplaires numérotés de la collection Pour dire une photographie créée en 2018 aux éditions artisanales Les petites allées sises en Charente-Maritime, à Rochefort-sur-Mer. Si l’imprimerie bicentenaire est aujourd’hui à vendre (avis aux amateurs), la maison d’édition continue d’exister.

 

Villa Zamir, c’est  accueillir l’image par le texte ; écrire le temps arrêté dans l’autochrome de 1910 et celui des étés de jadis. Une rencontre singulière et poétique, ainsi qu’une mise en écho avec les souvenirs de l’autrice comme moyen d’apprivoiser un lieu. Magnifique.

 


꧁ Illustration ⩫ Auguste Léon, Autochrome de la Villa Zamir, janvier 1910 ꧂


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