
Vers l'écriture - Récit de transmission
Jeanne Benameur
Éditions Actes Sud
176 pages
02/01/2025
19 €
❝Quand je n'ai plus de refuge, je vais dans les mots. J’ai toujours trouvé un abri là. Un abri creusé par d'autres que je ne connaîtrai jamais et qui ont œuvré pour d'autres qu'ils ne connaîtront jamais. C'est rassurant de penser ça. C'est peut-être la seule chose qui me rassure vraiment.❞
Jeanne Benameur, Profanes
❦
❝Animer est un très beau mot. Il est exigeant.
J’ai compris aussi aujourd’hui qu’animer procède de la même énergie qu’écrire. Je puise à la même source.
C’est pour cela que j’écris ce texte. Pour que d’autres s’emparent de cette démarche et l’utilisent, chacun à sa façon, avec ce qu’il est au plus profond de lui-même.❞
Vers l’écriture – récit de transmission a paru aux éditions Actes Sud en même temps que le roman Vivre tout bas. L’homochromie de leurs couvertures, œuvres d’Angel Albarrán et Anna Cabrera, signale que se vérifieront peut-être une possible complémentarité, de possibles recoupements ou passerelles.
Vers l’écriture s’inscrit dans le prolongement d’un séminaire que Jeanne Benameur a mené à Montauban (Tarn-et-Garonne) il y a une dizaine d’années auprès d’un public d’une vingtaine de personnes, pendant un an, à raison d’un week-end par mois. L’atelier d’écriture était organisé par l’association Confluences dont l’autrice est membre d’honneur.
Avec Vers l’écriture, Jeanne Benameur reprend, de manière plus construite et développée, ce qu’elle avait abordé brièvement au cours de quelques entretiens, notamment en 2006, dans le n° 64 de la revue Lettre de l’enfance et de l’adolescence et, en 2020, dans Les Cahiers pédagogiques.
Formée aux ateliers d’écriture créés par Élisabeth Bing dans les années 1980, Jeanne Benameur a toujours été dans le partage et dans la transmission, auprès de ses élèves tout d’abord, mais aussi auprès de publics adultes que l’on considère a priori non acquis (assistantes maternelles ; chômeurs longue durée ; employés menacés de licenciement ; etc.).
Ceci n’est pas un livre de recettes d’écriture prêtes à l’emploi pour ceux désireux d’animer de tels ateliers, mais par bien des égards une réflexion sur le métier d’écrivain. Jeanne Benameur y présente en quatre étapes sa méthode, aussi singulière que personnelle. Rien ne s’y fait à marche forcée. Un exemple parmi tant d’autres : lit son texte à voix haute qui veut.
Elle propose des exercices divers dont certains, perturbant les attentes, paraîtront farfelus tel celui qui consiste à écrire sur une feuille de PQR ou sur du sable pour voir si les mots peuvent y trouver leur place et pour que le scripteur prenne conscience de leur matérialité.
❝Toute sa vie elle a écrit dans le sable, dans la terre, dans la poussière. Puis il y a eu la pierre écrite pour l'enfant. Elle revoit le visage heureux et grave de la petite quand elle lui a lu. Il est temps maintenant d'écrire sans peur de laisser trace.❞
Jeanne Benameur, Vivre tout bas
Elle crée de légers ébranlements et procède par gradation (inscription ; journal de bord ; correspondance ; texte-histoire). Commencer par écrire un mot, un seul, puis un verbe ; des brèves de journaux, puis des phrases simples sans subordonnées, à la première personne et à l’indicatif, mode qui permet de dire ce qui est ; apprendre à observer ; passer du je au tu ; mettre tous les verbes à l’infinitif ; avec le vous oser enfin la correspondance et adresser son texte, y inviter autrui ; s’autoriser finalement d’autres temps et d’autres modes qui favorisent le passage du réel à l’onirique et permettent de convoquer mythes et poésie.
Les ateliers se veulent terreau fertile — fertile est d’ailleurs un mot qui revient, fréquent, dans l’ouvrage — encourageant à faire feu de tout bois pour s’autoriser à écrire, à aller au fond de soi-même, à prendre le temps de soupeser le mot juste — ❝Je crois à la silencieuse insurrection du mot juste❞ —, de trouver le bon rythme de la phrase, la ponctuation adéquate, puis revenir à son texte comme s’il était celui de quelqu’un d’autre. Le redécouvrir.
❝Il faut renoncer à être celui qui lit par-dessus sa propre épaule, censure son propre texte alors qu’il est en train de s’écrire. Je crois qu’il n’y a pas pire censeur que soi-même. Et ça part d’un désir qu’on peut penser légitime. On veut que ce soit “mieux” tout de suite sans se rendre compte que par là même on nie déjà ce qui est en train de s’écrire.❞
Ne surtout pas se regarder écrire, mais devenir le lecteur critique de son propre texte pour être en mesure de le retravailler profitablement.
❝Écrire, c'est aller chercher quelque chose du mouvement intérieur, de réfléchir mieux, de donner libre cours à nos facettes, de porter un questionnement jusqu'au bout.❞
Vers l’écriture est un partage d’expériences, un récit autant de transmission que d’écoute patiente et d’échanges dynamiques. S’y dessine mine de rien une manière d’autoportrait de l’autrice, qui y livre en creux beaucoup d’elle-même. Écrire, c’est s’écrire, avec ses doutes, ses hésitations, sa générosité, ses questionnements, notamment celui de sa légitimité à redonner confiance dans les mots aux participants pour qu’ils inventent leur univers personnel et trouvent l’élan d’aller vers les autres.
Une convaincante façon d’apprendre à faire sienne la phrase de Colette : ❝Il faut avec les mots de tout le monde écrire comme personne❞. Parce que l’écriture est vivante et concrète, parce qu’elle est réflexive et nous relie, il est important que tout le monde se sente légitime à écrire, se plaçant à la fois dans la maîtrise et l’abandon, ce qui n’est guère facile.
Pour Jeanne Benameur, écrire, c’est créer de la vie.
Je remercie Babelio et les éditions Actes Sud de cet envoi et de leur confiance.
❦
꧁ Illustration ⩫ Détail de la couverture © Albarrán Cabrera ꧂
Écrire commentaire