
Maures
Sébastien Berlendis
Éditions Stock, Coll. La forêt
112 pages
24/08/2016
16 €
❝Quand tu es pris de nostalgie, ce n'est pas un manque, c'est une présence, c'est une visite, des personnes, des pays arrivent de loin et te tiennent un peu compagnie.❞
Erri de Luca, Montedidio, traduction de Danièle Valin, Gallimard, Coll. Du monde entier
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❝Lorsque j’avance dans la pinède aujourd’hui clairsemée et fermée par des clôtures de bois, des souvenirs affleurent. Ils viennent de loin ces visages, ces gestes, ces bruits. Au cœur de la pinède, des fantômes habitent mon corps.❞
Heureuse coïncidence de retrouver un écho aussi clair au roman d’Erri de Luca dès l’incipit de Maures, troisième livre de Sébastien Berlendis à avoir été publié il y a neuf ans aux éditions Stock dans la collection La Forêt que Brigitte Giraud dirigea de 2010 à 2016.
Maures est un récit de mémoire — mémoire d’un lieu et d’un temps disparus — où le passé se conjugue au présent et à la première personne.
❝Je prends l'ancienne route, comme lorsque j'étais enfant.❞
Sébastien Berlendis se souvient de ses étés adolescents passés au camp du Pansard à La Londe-les-Maures, dans l’odeur boisée et verte des pins torréfiés par l’ardeur du soleil varois. Il écrit par fragments dont certains datent d’avant sa naissance, et les courts paragraphes du récit sans aucune linéarité ni chronologie sont autant d’instantanés d’émotions qui, avec les mots de de Luca, ❝arrivent de loin❞ . 1959, 1972, 1989 et aujourd’hui ne sont pas une datation, mais des repères suffisamment flous pour être considérés hors du temps.
Sébastien Berlendis est un pointilliste qui, à la manière de Henri-Edmond Cross dont un tableau du massif des Maures illustre mon billet, procède par la juxtaposition d’une abondance d’images remontées de la mémoire — la sienne et celle de son grand-père paternel. Son écriture, habile à suggérer beaucoup avec peu, révèle la beauté éclatante de cet endroit de la Côte d’Azur où les pins tortueux tombent dans la mer ; la découverte d’autres corps que le sien ; les premiers émois avant la montée du désir ; les nuits blanches à la lueur d’un feu sur la plage ; les parties de tennis ; la caravane des grands-parents ; les grandes tablées sous les pins…
❝Le travail de la mémoire transforme le camp du Pansard en paysage mental. Je ne suis pas né au bord de l’eau, j’ai grandi au milieu des terres, la mer n’investit ma tête et mon corps que deux mois durant. Pourtant, les plages, les routes, les contours des Maures traduisent en moi un espace inaugural, un territoire de naissance.❞
L’espace et le temps sont au cœur des récits de l’auteur, du moins de tous ceux que j’ai lus jusqu’à présent alors que je remonte sa bibliographie depuis que je l’ai découvert l’an dernier avec Lungomare. Découverte qui c’est poursuivie avec Seize lacs et une seule mer. L’inquiétude et la mélancolie devant l’impermanence des choses et la perte sont aussi là, prégnantes. Toujours.
❝En découvrant ces visages et ces corps souriants, je me demande s’ils ont conscience du temps qu’ils vivent. En juillet 72 autour de cette table, comme en juillet 89, la vie semble n’avoir aucune aspérité. Plus jeune, ces interrogations m’étaient étrangères. Sur les photographies, on ne pressent pas la possible dispersion du clan, la mort est à distance. Ces images d’une adolescence au soleil continuent de modeler mon désir et mon imaginaire. Je me construis dans les souffles chauds, les idylles, l’horizon bleu, le sel marin.❞
Les photographies aux couleurs vieillies que l’auteur revisite avec son grand-père avant que la maladie ne l’emporte ont immortalisé l’éphémère de ces étés, somme toute ordinaires et simples. Suzanne, Marie, Bellisa, Louise, Léna, Thomas, Gilles, Dédé Faye, le grand-oncle Alain, monsieur Lahoude... les noms s’égrènent, témoins de rapprochements fugaces ou d’amitiés pérennes. Des étés comme une parenthèse enchantée, des souvenirs comme une petite éternité, des vignettes comme une évocation familière du fil des jours et de la vie qui va.
L’insouciance d’un temps heureux.
❝Raconter, c’est entrer en guerre contre l’oubli et être de connivence avec lui ; si la mort n’existait pas, peut-être que personne ne raconterait.❞
Claudio Magris, Microcosmes, traduction de Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard
Je ne saurais dire si Sébastien Berlendis est entré en guerre contre l’oubli ou s’il est de connivence avec lui. Difficile de trancher et je ne le veux pas. Je m’interroge cependant : s’il n’y avait pas eu en embuscade la mort de son aïeul adoré, ce livre aurait-il été écrit ? Que choisit d’effacer la mémoire ? Que choisit-elle de sublimer ?
❝Sans la présence de mes souvenirs et la voix de mon grand-père verrais-je autre chose qu’une étendue sèche de sable et des caravanes désolées.❞
Maures est émouvant. Terriblement. Pris dans l’urgence, petit-fils et grand-père rouvrent la parenthèse enchantée des étés varois, qu’ils ne voudraient pas refermer. Tant qu’il reste à raconter, le grand-père ne peut pas mourir, n’est-ce pas ? L’écriture sensible et minuscule de l’auteur/narrateur, dont chaque mot pesé laisse une empreinte durable, donne leur tonalité un peu magique à ces pages où les regrets auraient pu s’inviter alors qu’ils n’y ont pas leur place. C’est que Maures est aussi et avant tout une manière de convoquer les instants banals et pourtant fabuleux qui ont été et ne seront plus, d’en garder la trace toute de mélancolie éblouie. Il rappellera à beaucoup de lecteurs leurs étés adolescents. Les miens se passaient sur la côte landaise et ses ciels à la Boudin tourmentés de nuages, entre forêt de pins, dune et océan. Alors, quand s’écrit avec retenue la dernière phrase, je suis persuadée que nous serons nombreux à accueillir la douleur comme si elle était aussi un peu la nôtre.
Magnétique.
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꧁ Illustration ⩫ Henri-Edmond Cross, Le Cap Layet, 1904 ꧂
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