
Conque
Perrine Tripier
Éditions Gallimard
208 pages
22/08/2024
19,50 €
❝Le récit national célébrait la glorieuse nation […] et ses héros censés l’incarner. Il avait comme fonction de nourrir un imaginaire historique devant être partagé par l’ensemble des citoyens pour former ainsi la communauté nationale.❞
Sébastien Ledoux
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❝C’était un guet-apens, peut-être le pire projet de sa vie ; ce serait à elle d’articuler le mythe à l’Histoire, de faire concorder les chants aux résultats des fouilles.❞
Non sans humour Jean-Marc Roberts avait décidé qu’il n’écrirait pas de deuxième roman et passerait directement au troisième. ❝Le deuxième roman, c’est toute une histoire❞ , confiait Odile d’Oultremont au moment de la parution de Baïkonour (L’Observatoire, 2019 & 10/18, 2020). Certains y voient une malédiction, comme si penser un deuxième roman était un obstacle franchissable uniquement à grand-peine. Il est vrai que l’auteur d’un premier ouvrage apprécié se sait attendu au tournant par les lecteurs qu’il ne doit pas décevoir. Doit-il continuer dans la veine du premier qui l’a fait connaître, ou non ? Est-il possible de rencontrer un lectorat conquis deux fois de suite sans faillir ?
J’ai découvert Perrine Tripier avec son merveilleux premier roman. Les Guerres précieuses (Gallimard, 2023 & Folio, 2024) m’avait impressionnée tant par l’acuité du propos que l’élégance de l’écriture, deux qualités que j’ai retrouvées avec bonheur ici, bien que ce deuxième roman s’aventure sur un tout autre territoire romanesque où le rapport au passé reste cependant essentiel.
À une époque guère définie mais assez proche de la nôtre, dans un pays jamais nommé, sur les dunes en bord de mer, des fouilles archéologiques mettent au jour les exceptionnels vestiges des Morgondes, civilisation légendaire ayant vécu des siècles auparavant, et que l’on croyait à jamais perdue. L’Empereur, un être pompeux, vaniteux et grotesque, a porté son choix sur Martabée Gaeldish, universitaire et historienne de renom, pour suivre le chantier et écrire les bulletins rendant compte de l’avancée des travaux, bulletins qui rythment le roman. Martabée, honorée, accepte, en partie parce que cela lui assure un accès privilégié au chantier de fouilles où les premières découvertes s’avèrent prometteuses :
❝On avait découvert, entre les côtes miraculeuses des baleines, des centaines de squelettes d’hommes. Couchés près d’une longue épée rouillée ou d’une lance en métal verdi, les guerriers morgondes dormaient là, au creux des baleines qu’ils avaient chassées, voyageant vers les entrailles de la mer où résidait leur infini.❞
L’Empereur la loge dans la somptueuse villa Brumèse qui, du haut de la falaise, jouit d’une vue imprenable sur la mer et de couchers de soleil spectaculaires. Il met à sa disposition des serviteurs et un chauffeur — une ruse pour être tenu au courant de ses moindres faits et gestes ; il la convie à des banquets fastueux, la couvre de bijoux fabuleux, de robes confectionnées dans les plus riches étoffes et… lui dicte une phrase, une seule au début du moins, qu’elle doit habilement glisser dans ses bulletins. ❝L’Histoire, ça se raconte, je vous apprendrai à narrer.❞ Doit-elle y voir une mise en garde ? Qu’est-ce qui est en jeu ? Que risque-t-elle ?
Très vite, Martabée est réticente et méfiante — comment ne pas l’être ? Elle n’est pas dupe et sait que les présents presque quotidiens sont autant de fers qui l’enchainent à la volonté de l’Empereur, en plus de questionner son éthique. Résister à celui auquel on ne peut dire non ? Refuser, après les premières découvertes enivrantes pour l’universitaire qu’elle est ? Jusqu’à ce que soit mis au jour un édifice grandiose, surpassant tout ce qui a déjà été exhumé.
❝Les hommes sculptés là traînaient contre la pierre des pénis sommaires et massifs, qui jaillissaient turgescents et s’entrecroisaient à l’infini. À l’extrémité de ces membres se tordaient des danseuses lascives, les premières figures féminines qu’on ait trouvées dans les représentations morgondes.❞
De cette histoire passionnante, parfaitement construite et restituée, je voudrais vous en dire le moins possible ; je ne dirai rien de la conque du titre. Je suis admirative de la manière dont Perrine Tripier instille le doute et installe patiemment une ambiance pesante et trouble, notamment par le jeu de l’écriture. Certains resteront en surface et diront qu’elle est poétique — elle l’est, c’est acquis — alors qu’elle a d’autres desseins moins avouables. Les métaphores créent des images impossibles à concevoir comme cet ❝escalier mou❞ ou ce ❝plafond court❞ ; des mots, des allitérations pernicieuses ❝serpents, sinueux, bossuer❞ reviennent sans cesse bourdonner dans notre esprit de lecteur ; les phrases indéchiffrables ont abandonné toute logique. Son écriture est pareillement habile à croquer une personnalité en quelques images.
❝C’est dans le grenier qu’ils passèrent les deux heures suivantes. Sous la mansarde, Elmund avait un petit air d’adolescent, étouffé d’édredons à motifs. Une fenêtre ronde s’ouvrait sur les toits pointus de la capitale, les tuiles ardoisées des rues médiévales, hérissées d’aiguilles d’or. C’était un véritable atelier de génie et d’érudit, une caverne douce et orangée, où les tapis s’excusaient de ne pas être plus moelleux. Tout un pas de mur était couvert par un quadrillage de casiers en bois, d’où surgissaient comme pour mordre des rouleaux de feuilles, des règles et des pinceaux. Des lampes se penchaient amicalement sur les chevalets, où s’épinglaient à loisir des feuillets et des esquisses, des croquis et des encrages, bruns et bleus. Elmund rasait les murs, timide soudain, apeuré de cette femme [Martabée] qui venait ainsi violer son terrier, remuer les papiers, le complimenter et l’embarrasser. Ses yeux de mousse irradiaient d’écume dans leurs paupières lourdes, se moiraient de larmes. Martabée n’en revenait pas.❞
Il est facile de modifier l’Histoire à volonté, et tentant de fabriquer un récit qui exalte la grandeur passée comme il escamote les heures les plus ignominieuses.
Qui étaient réellement les Morgondes ? Quelle histoire raconter ? À quoi s’exposent les récalcitrants ?
Le chant antique du prologue à la gloire des Morgondes signalait Conque comme une fable. C’est une fable politique, adroite et cynique sur le rapport entretenu entre l’Histoire et le pouvoir quand ce dernier cherche à imposer un narratif frelaté ; sur ce qu’il choisit de dire du passé et des mythes fondateurs, ce qu’il choisit de taire, et ce qu’il choisit de travestir pour le prestige du roman national indispensable au maintien de la cohésion sociale menacée par les premières émeutes. Comme toute fable, celle-ci a sa morale. Comme toute fable, elle se moque des époques et reste singulièrement d’actualité. Tout ce que le premier roman de Perrine Tripier laissait présager se trouve confirmé dans cet envoûtant deuxième.
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꧁ Illustration ⩫ Odilon Redon, Le Coquillage, 1912 ꧂
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