· 

Vues sur la mer, Hélène Gaudy, Actes Sud

 

 

 

Vues sur la mer

Hélène Gaudy

Éditions Actes Sud, Babel n° 1681

109 pages

19/08/2020

7 €

1re édition Les Impressions nouvelles, Coll. Traverses, 2006

Premier roman

 

 L'hôtel lui revient de plus en plus souvent. Quand elle s'ennuie, quand elle attend. Quand elle est seule puis, de plus en plus, en compagnie des autres. Il a pris place dans un coin de sa tête. Elle le façonne, le peaufine. Édifice bancal puis de plus en plus crédible. Petit refuge de coin de crâne.

 

J’ai découvert Hélène Gaudy avec son dernier ouvrage, Archipels (L’Olivier, 2024). Séduite, j’ai eu l’envie de remonter le cours de sa bibliographie en commençant, quoi de plus normal, par son premier roman, celui à avoir amorcé son aventure littéraire. En 2006, malgré sa publication par une maison d’édition confidentielle, Vues sur la mer était dans la 2e sélection du prix Médicis, qui sera finalement attribué à Sorj Chalandon pour Une promesse.

 

—   Vous voulez une chambre avec vue sur la mer ? 

C'est ça, qu'il lui dirait. Un réceptionniste un peu distrait qui la regarderait à peine, la conduirait à sa chambre, une chambre avec vue sur la mer, un espace clos aux quatre murs bien solides et bien durs que ne pourraient traverser les bruits du dehors.   

 

Oui, Jeanne voudrait une chambre avec vue sur la mer.

 

De Jeanne, on n’en saura d’abord le moins possible. Pour s’alléger de la routine quotidienne et — qui sait ? — de l’usure de son couple avec Adrien, Jeanne s’imagine aller passer quelques jours dans un hôtel où le réceptionniste lui poserait cette question en apparence anodine.

 

En une petite centaine de pages, passant de l’incertitude du conditionnel à l’affirmation du présent, Hélène Gaudy propose sept variations d’une histoire, ni tout à fait la même ni tout à fait une autre. Sept fois dans sa robe rouge Jeanne pousserait la porte d’un hôtel, sept fois elle remonterait le long couloir à la moquette défraîchie, sept fois elle entrerait dans la chambre numéro 30 semblable à toutes les autres ou presque avec son triste papier peint, sept fois elle essaierait de fermer la fenêtre capricieuse, sept fois elle voudrait enfin trouver le sommeil. La vue, que l’on pense aussi immuable que la question rebattue à l’identique par le réceptionniste, ne serait pourtant jamais la même, Jeanne édifiant par petits bouts son hôtel-refuge, quatre murs bien solides et bien durs.

 

De Jeanne, tout est à deviner, sauf qu’il [lui] fallait quand même partir. Se dire qu'on l'a fait, qu'on a essayé et qu'on peut maintenant reprendre le cours de sa vie. Qu'on a intérêt à s'y accrocher parce qu'on sait qu'il n'existe plus vraiment d'échappatoire. Qu'on l'a déjà épuisée.

De Paul et Cécile couple de vacanciers venu avec leurs deux enfants Lucas et Justine, de la serveuse ou du réceptionniste, on n’en saura guère plus. Tous se révèleront lentement au fil des chapitres.

 

La 4e de couverture annonce un roman-kaléidoscope où chacun des narrateurs bâtit une fiction de ceux qui l’entourent. Cette forme de narration à points de vue multiples sur une même situation altère la perspective, l’enrichit autant qu’elle la trouble. De chapitre en chapitre, l’histoire adopte un point de vue qui reflète la sensibilité d’un des personnages, d’abord Jeanne, ensuite le réceptionniste, Cécile pour finir. Hélène Gaudy dépose ainsi patiemment des strates de nouveaux fragments quand chacun des résidents de l’hôtel est raconté par les autres, avec ce que cela suppose de lacunes, de fausses pistes et d’inévitables approximations. S’y agrègent pourtant des petits détails qui finissent par leur conférer une matérialité tangible. Hélène Gaudy joue également avec les paysages, avec le temps et les saisons, avec la vue depuis la fenêtre — la vue sur la mer promise n’étant pas toujours celle que l’on a. 

À chaque chapitre, on entre dans une nouvelle dimension.

 

La vie, au fond, est un nombre infini de variations sur un même thème.

Antonine Maillet, Le huitième jour

 

Alors que l’on se prend à traquer les infimes altérations d’un récit à l’autre — le diable est dans les détails, dit-on —, alors que l’on découvre des développements inattendus, on s’aperçoit que le récit intimiste ne fait rien d’autre que raconter des solitudes qui se croisent le temps de quelques jours dans un hôtel, lieu de passage et de séjours éphémères par excellence et, ici, lieu étranger à l’accélération du temps.

 

On se sent mieux en s'appuyant sur la solitude des autres comme sur une canne, ça nous rappelle la chance qu'on a d'avoir un autre près de soi, un autre quel qu'il soit, même s'il n'est pas si terrible, c'est toujours mieux que ça, que rien, que personne, et on serre l'autre dans ses mains et on se souvient qu'on y tient.

 

Jeanne a fui vers le petit refuge de coin de crâne, un hôtel fantasmé, mais tout à fait plausible, peuplé de personnages dont la fragilité, semblable à la sienne, se révèle peu à peu. Et ses rêveries qui l’emportent loin d’Adrien sont aussi un moyen de combler l’absence jusqu’au moment où ses pas feront gémir le vieux bois de l’escalier.

Se rendre compte qu’Adrien n’a cessé d’occuper ses pensées.

 

Sous l’apparente évidence du dispositif narratif, Hélène Gaudy livre un roman complexe et subtil sur les relations humaines, l’amour, la liberté et la solitude. Ses mots simples traduisent à la perfection un langage intérieur et portent la mélancolie du temps long et de l’attente. Avant un nouvel essor.

Ce livre n’est pas qu’un exercice de style, il invite à suspendre le temps.

 


꧁ Illustration ⩫ Salvador Dalí, Jeune femme à la fenêtre, 1925 ꧂


Écrire commentaire

Commentaires: 0