
Alors c'est bien
Clémentine Mélois
Éditions L'Arbalète Gallimard
208 pages
22/08/2024
19,50 €
❝Ces moments ont existé. Ce bonheur qui a été vécu, rien ne peut faire qu'il ne l'ait pas été. Même la mort. La mort ne balaie rien. Le chagrin peut tout brouiller. Un temps. Comme à chaque fois que l'on est séparé de ceux qu'on aime.❞
Jeanne Benameur, Profanes
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❝Ceux qu'on aime souffrent et meurent, et on se surprend à rire encore. Le chocolat est délicieux. Le champ de lin n'a rien perdu de sa beauté, la clématite sauvage croule sous les fleurs. Ça sent le maquis corse et la lande bretonne, les ronces larges comme des tuyaux d'arrosage promettent des mûres aussi grosses que des noix, on se dit qu'on pourra en faire des tonnes de confiture. Malgré tout.❞
Alors c'est bien est attachant et doux sur le sujet infiniment douloureux du décès d’un parent. Bernard Mélois, dit Pap, va succomber le 27 juin 2023 à un cancer du côlon agressif diagnostiqué trois ans plus tôt. Il a quatre-vingt-quatre ans.

Clémentine Mélois, la benjamine, va tenir la chronique de sa mort annoncée. En choisissant d’écrire un livre joyeux et plein d’allant, elle pose un regard et des mots pour le moins inattendus sur le deuil. Alors c'est bien est le récit fait par sa ❝petite chérie❞ d’un père artiste, un peu alchimiste, ❝bricoleur de l’inutile❞ selon ses propres mots, fouineur de déchetteries et dénicheur de trésors qu’il sculptait et soudait. Un récit nullement larmoyant, car façonné à partir des souvenirs épars de moments lumineux comme ceux passés dans la maison axonaise de La Ferté-Milon où Pap va s’éteindre et dont il avait fait son atelier, capharnaüm extravagant qui vérifiait que rien ne se jette, tout se transforme.
On découvre un artiste à l’image de ses créations un peu foutraques à la poésie colorée, ainsi qu’un homme sensible et plein d’humour, qui a su préserver intacte une parcelle d’enfance.
❝Avant de recouvrir la structure, mon père soudait en son centre un cœur en émail, pour donner vie à la sculpture. J’aimais regarder entre deux tôles, comme on colle son œil au trou d’une serrure. J’observais avec émotion ce cœur d’émail, une toute dernière fois, avant que la sculpture ne soit entièrement recouverte et qu’il ne soit caché à jamais.❞
Les souvenirs émus et la tendresse sont de chaque page alors que se préparent ses funérailles aussi peu conventionnelles que l’était cet homme auto-déclaré inapte au malheur. La vie était une fête pour ce père gai, attentif aux siens et chaleureux, pour le couple qu’il formait avec Michèle ❝My Shell❞, son épouse et grand amour,
❝Un amour comme celui de mes parents ne se voit que dans les livres ou les séries de Noël à la télévision — celles qui sont mal doublées et qu'on regarde en mangeant du chocolat, quand on a la grippe ou le cafard.❞
et pour Barbara, Mathilde et Clémentine, leurs trois filles élevées dans la joie de vivre et une certaine idée du bonheur et de la liberté.

Ce rigolo qui travaillait en chantant Petite Fleur affectionnait les bons mots et les rituels loufoques, comme son marronnier annuel ci-contre. Dernière facétie : il a demandé à être enterré au cimetière marin de Saint-Quentin-sur-Allan dans un cercueil bleu RAL 5002 avec son chalumeau, une baguette de soudure, son habit de travail et... des galettes bretonnes, sait-on jamais !
Avec une touchante sincérité et une justesse exquise qui ne font pas oublier la peine immense, Clémentine Mélois donne à entendre la voix de Pap, à lire ses carnets récupérés à sa mort, tout en le racontant en de courts dialogues où elle lui donne la parole.
C’est le livre que l’on aimerait être capable d’écrire pour faire refluer le chagrin et nous consoler en étirant les moments doux et en retenant un peu de la lumière du défunt pour qu’elle continue à nous éclairer.
Au-dessus d’une des portes de la maison, Bernard Mélois avait gravé ❝Ici l’on vit heureux❞. Et on y meurt pareillement.
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En 2024, Alors c'est bien a reçu le Prix Méduse et le Prix Georges-Brassens.
꧁ Illustration ⩫ En couverture, photo prise par Michèle Mélois ꧂
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